Une identité qu'on n'a jamais eue en propre

Un homme qui s’est présenté toute sa vie par son métier et qui, le lendemain de son départ à la retraite, ne sait plus quoi répondre quand on lui demande ce qu’il fait. Une discussion entre amis qui tourne à l’affrontement, parce que l’un d’eux a fait d’une opinion un morceau de lui-même. Un adolescent qui s’habille, parle et rit exactement comme sa bande, et qui jure qu’il est enfin devenu lui-même.
Trois situations, un même tour de passe-passe.
Chacun croit parler de qui il est. Il porte en fait un vêtement pris dans la garde-robe des autres, et il a oublié qu’il l’avait emprunté.
C’est le constat de départ de la Matrice de l’Expérience. En construisant ce modèle, j’ai fait un choix qui surprend parfois : parler d’identifications, au pluriel, plutôt que d’identité. Le mot identité vient du latin idem, « le même ». Être identique à quelqu’un. Ce qu’on appelle identité est donc une ressemblance, prise à d’autres, à des groupes, à des modèles. Elle se porte, elle s’use, elle s’échange.
Ce déplacement, je l’ai éprouvé en séance pendant des années. Je ne m’attendais pas à le retrouver, presque mot pour mot, sous la plume d’un philosophe qui n’a jamais entendu parler de la Matrice.
Le même constat, par un autre chemin
Alexander Douglas enseigne l’histoire de la philosophie à l’université de St Andrews, en Écosse. Il a publié en 2025 un livre au titre sans détour, Against Identity, contre l’identité. Il ne cite pas la PNL, ne connaît pas mes travaux, et n’a aucune raison de me faire plaisir. Il arrive pourtant au même endroit, en passant par trois auteurs que tout sépare : Spinoza, le philosophe chinois Zhuangzi et René Girard.
Son point de départ : l’identité, la manière dont on se connaît soi-même, « vient de l’observation des autres » (p. 9-10). Il reprend une formule de Girard que j’aurais pu écrire dans un support de formation : notre identité n’est que « l’intersection de tout ce qui nous rend identiques à d’innombrables autres » (p. 132-133).
Identiques. Le mot est là.
Pour Douglas, le problème est d’avoir trop d’identité, plutôt que trop peu. Nous appartenons à une multitude de catégories qui se chevauchent, et aucune ne suffit à dire qui nous sommes. La Matrice range exactement cela dans l’Espace des Identifications : les classes de personnes auxquelles nous nous rattachons, parfois sans le savoir, souvent plusieurs à la fois. Le père, l’ingénieur, le Belge, le pratiquant d’aïkido. Une garde-robe entière.
Il écrit aussi que l’identité est à la fois ce que les autres pensent de nous et ce que nous pensons de nous-mêmes, les deux réagissant sans cesse l’un sur l’autre. Je m’identifie, et on m’identifie. Dans la Matrice, l’identification va dans les deux sens.
Un philosophe qui pense comme moi ne démontre rien. Mais deux chemins indépendants, l’un tiré de la philosophie, l’autre de l’accompagnement, qui aboutissent au même constat, cela donne au constat un peu plus de poids que ma seule expérience.
Le groupe tient le vêtement
J’ai remplacé dans la Matrice le mot « environnement » par « Contexte », parce qu’environnement fait penser à un décor. Le Contexte agit, répond, exerce une pression. Douglas le dit avec plus de dureté que moi. Nous nous trouvons nous-mêmes, écrit-il, « sous la contrainte d’une foule qui exige de savoir qui nous sommes » (p. 16-17). Il parle d’un « régime d’identité » où chacun surveille chacun, et rappelle avec Girard que celui qui se distingue trop risque de devenir le bouc émissaire.
Pour un praticien, cela change une chose très concrète. Quand une personne n’arrive pas à se défaire d’une identification qui la fait souffrir, la résistance peut venir du groupe qui lui a prêté le vêtement et qui veille à ce qu’elle le garde. Changer d’identification peut coûter une appartenance. Mieux vaut le savoir avant de proposer le changement.
Quand une opinion devient « qui je suis »
Douglas observe qu’une croyance ordinaire, une fois installée dans l’identité de quelqu’un, change de nature. Le désaccord est alors vécu comme une menace pour sa propre existence. Il s’appuie sur un rapport des Nations unies consacré à la polarisation : les gens se polarisent quand ils intègrent leurs opinions politiques à leur identité (p. 13-14). Si changer d’avis oblige à changer qui l’on croit être, les arguments ne servent plus à rien.
Dans la Matrice, les croyances et les valeurs appartiennent à l’Espace de la Singularité, au Savoir. Douglas décrit le moment où une croyance quitte ce Savoir personnel, révisable, pour aller se loger dans une identification. On ne l’a plus, on la porte. Et on la défend comme sa peau.
Je retrouve là ce que je rencontre en coaching quand une personne « sait » qu’elle devrait changer et n’y arrive pas. Je le retrouve plus encore dans le conflit, côté AïkiCom : argumenter contre une opinion devenue identité, c’est attaquer quelqu’un. La Matrice aide à voir où loge la croyance avant de décider comment l’aborder. On ne travaille pas de la même façon une conviction qu’on a et une conviction qu’on est.
Le temps défait ce que l’identité fige
Douglas a une phrase très simple sur les transitions de vie. Nous nous définissons par notre travail, puis les circonstances nous empêchent de travailler. Nous nous définissons par notre apparence, puis nous vieillissons (p. 161-162). L’identité nous fixe sur place pendant que le monde continue de bouger.
L’homme du début, celui qui ne sait plus quoi répondre à la retraite, a perdu un vêtement qu’il ne savait pas avoir emprunté. La Matrice place ce phénomène sur son axe du temps : nous traversons des identifications successives, et la crise survient quand nous en avons pris une pour notre essence. Nommer une crise de transition comme une crise d’identification, c’est déjà la rendre traitable.
Là où Douglas s’arrête
Sur la suite, Douglas et la Matrice se séparent.
Douglas ne veut pas qu’on choisisse mieux ses identifications. Il veut qu’on cesse de s’identifier. Il examine la solution des penseurs qui proposent d’élargir l’identité, de la rendre plus ouverte, et il la juge insuffisante : une identité large reste une identité, elle nous attache encore à un modèle. Avec Zhuangzi, il écrit qu’essayer de ressembler à soi-même ne vaut pas mieux qu’essayer de ressembler à quelqu’un d’autre (p. 37). Son idéal est une personne qui circule librement d’un rôle à l’autre sans qu’aucun ne la définisse.
L’idée est belle, et Douglas dit lui-même où elle s’arrête. À la fin du livre, il reconnaît qu’il ne prétend pas la comprendre « dans un sens pratique » (p. 155). Il n’y a ni exercice, ni procédé. Le lecteur sait d’où partir et où il devrait arriver, sans savoir comment marcher. Un philosophe n’est pas un accompagnateur, et son livre fait bien ce qu’il se propose de faire.
C’est à cet endroit que la Matrice apporte quelque chose.
Douglas écrit que le premier pas est de « voir le tour que joue l’identité » : la vôtre ne vous a jamais appartenu (p. 155-156). Voir, d’accord. Mais depuis où ? La Matrice répond par l’Espace Méta, la position d’où l’on regarde ses identifications au lieu d’être pris dedans. Repérer ce qu’on porte, et à qui on l’a pris, se fait dans l’Espace des Identifications. Distinguer ce qui vient d’un emprunt de ce qui s’est construit par la pratique, le Faire, le Savoir-Faire, relève de l’Espace de la Singularité. Défaire une identification qui enferme et en adopter une qui ouvre, c’est le travail de la désidentification et de la réidentification.
Douglas indique une direction. La Matrice propose une carte et des gestes pour s’y rendre, ou du moins pour s’en approcher.
Le but diffère aussi. Douglas voudrait qu’on se défasse de tous les vêtements. Je cherche plutôt à rendre à chacun la liberté de savoir d’où vient chaque pièce qu’il porte, de la garder si elle lui va, et d’en changer quand elle le serre. Les deux visées ne s’excluent pas : on n’ôte pas un vêtement dont on ignore qu’on le porte.
La question qu’il me laisse
Douglas n’est pas un allié sans réserve. Il me pose au moins une question sérieuse.
Avec Girard, il soutient que nous n’avons pas de désir qui soit vraiment le nôtre : nous empruntons nos désirs comme nous empruntons nos identités. Or la Matrice fait une place à un désir fondamental, une direction intérieure qu’on reconnaît à des signes d’alignement. Quand quelqu’un me dit « c’est vraiment ce que je veux », Douglas me souffle une question que je n’ai pas toujours posée : à qui l’avez-vous pris ?
Je crois que ce désir fondamental résiste à l’objection. Mais il doit pouvoir y répondre, et je n’ai pas encore cette réponse.
Reste ce qu’on trouve au centre. Douglas parle d’une part de nous qui échappe à toute identité et qui la déborde. Dans la Matrice, le point central n’a pas de surface : on ne peut rien y poser, parce que l’identité est un résultat, ce qui émerge quand tous les espaces jouent ensemble. La même image d’un centre vide, deux lectures différentes. Je garde la mienne, mais je la tiens désormais moins tranquillement.
Une garde-robe
Un philosophe qui ne me connaît pas, partant de Spinoza, de Zhuangzi et de Girard, arrive au déplacement sur lequel la Matrice est construite : on ne découvre pas son identité en soi, on l’emprunte. Il décrit avec précision ce qui arrive quand on prend un vêtement emprunté pour sa peau. Puis il s’arrête là où commence le travail d’accompagnement.
La Matrice est ma tentative d’outiller ce travail. Une carte, quelques gestes, et désormais la question de Douglas, que je garde dans la poche.
Référence
Alexander Douglas, Against Identity: The Wisdom of Escaping the Self, Londres, Allen Lane (Penguin), 2025, 272 pages. ISBN 978-0-241-64821-6. Édition numérique : Penguin, 2025, ISBN 978-1-80206-332-5. Les citations sont traduites de l’anglais par l’auteur de l’article.