Ce qui fera la différence à l’ère de l’IA

Elle est partout
Fin 2022, un outil d’intelligence artificielle capable de converser a été mis à la disposition du public. En deux mois, il comptait environ 100 millions d’utilisateurs. Aucune technologie grand public ne s’était diffusée aussi vite. Le téléphone avait mis plusieurs dizaines d’années pour atteindre un tel nombre.
Depuis, ces outils sont entrés partout : dans les téléphones, les logiciels de bureau, les moteurs de recherche, les messageries. L’intelligence artificielle, ou IA, désigne ici des programmes capables de produire du texte, des images ou des analyses à partir d’une simple demande écrite ou orale.
La connaissance devient accessible à tous
Pendant des siècles, savoir était un privilège. Il fallait des livres, des écoles, des années d’études, un accès aux experts. Celui qui savait avait un avantage.
Ce n’est plus le cas. En quelques secondes, une IA explique une loi, résume un livre, propose un plan de formation, corrige un texte, compare des options. Elle le fait gratuitement ou pour quelques euros par mois, à toute heure, dans la plupart des langues.
La connaissance pure, c’est-à-dire l’information que l’on peut réciter ou retrouver, devient une ressource abondante. Or ce qui est abondant perd de sa valeur. Connaître la réponse ne distingue plus personne, puisque tout le monde peut l’obtenir.
Savoir n’est pas savoir-faire
Il existe pourtant un écart que l’IA ne comble pas. C’est l’écart entre savoir et faire.
On peut savoir qu’il faut rester calme dans un conflit, et perdre son calme. On peut connaître les règles d’une bonne présentation, et se figer devant le public. On peut avoir lu tout ce qui existe sur la motivation, et remettre un projet important au lendemain, chaque jour.
L’information est la même pour tous. Les résultats sont très différents. Ce qui fait la différence se trouve à l’intérieur de la personne : son état au moment d’agir, ce qu’elle remarque, ce qu’elle se dit, ce qu’elle ressent.
Une IA peut donner le bon conseil. Elle ne peut pas le vivre à notre place.
Ce que l’IA ne fait pas à notre place
Plus l’IA prend en charge les tâches de production, plus certaines capacités humaines ressortent :
- garder son attention sur ce qui compte vraiment ;
- juger une situation nouvelle, sans modèle tout fait ;
- réguler ses émotions, c’est-à-dire ne pas se laisser emporter par la peur, la colère ou le découragement ;
- décider sous la pression ;
- rester motivé sur la durée.
La qualité relationnelle mérite une place à part. Créer une relation ne suffit pas. Il faut aussi l’entretenir, jour après jour, au travail comme dans la vie privée. Cela repose sur deux capacités précises :
- l’empathie : percevoir ce que vit l’autre et comprendre son point de vue, sans forcément le partager ;
- l’affirmation sans agressivité : dire clairement ce que l’on pense, ce que l’on veut ou ce que l’on refuse, tout en respectant l’autre.
Une relation solide tient à cet équilibre. On écoute l’autre, sans s’effacer soi-même.
Une autre capacité échappe à l’IA : l’intuition. L’intuition est la capacité à sentir la bonne direction avant de pouvoir l’expliquer. Elle s’appuie sur une connaissance diffuse, faite de milliers d’expériences vécues. Cette connaissance est enregistrée dans le corps autant que dans la mémoire.
Prenons un enseignant qui sent qu’un élève ne va pas bien, alors que l’élève affirme le contraire. Rien dans ses paroles ne l’indique. Pourtant, quelque chose dans son regard, sa posture ou son silence alerte l’enseignant. Il a raison.
L’IA fonctionne autrement. Elle travaille à partir des informations qu’on lui a données. Elle ne perçoit ni l’ambiance d’une pièce, ni le ton d’une voix, ni ce qui n’est pas dit. Quand une information manque, elle produit malgré tout une réponse qui semble plausible, même si elle est fausse. L’humain, lui, peut s’appuyer sur ce qu’il perçoit dans l’instant et sur ce qu’il a vécu.
L’intuition n’est pas un don réservé à quelques-uns. Elle se développe. Il faut accumuler de l’expérience, être attentif à ses signaux intérieurs et apprendre à distinguer une intuition fiable d’une simple peur ou d’un désir.
Au-dessus de toutes ces capacités, il en existe une qui les rend possibles : la métacompétence. « Méta » signifie « au-dessus ». La métacompétence est la capacité à comprendre la structure de ce que l’on vit, au moment où on le vit, pour pouvoir changer de trajectoire si nécessaire.
Prenons une discussion qui se tend. Une personne remarque que sa voix intérieure s’emballe et que ses épaules se crispent. Elle choisit alors de ralentir avant de répondre. Sans métacompétence, on subit ses réactions. Avec elle, on peut les ajuster.
Ces capacités ne s’achètent pas et ne se téléchargent pas. Elles se développent. Elles reposent sur ce que chacun fait à l’intérieur de soi, souvent sans le savoir.
L’expérience intérieure a une structure
Ce que nous vivons à l’intérieur n’est pas un flou. C’est une organisation assez précise, que l’on peut décrire. On parle de la structure de l’expérience. Elle comprend ce que l’on remarque en premier, les images qui viennent à l’esprit, la voix intérieure qui commente, les sensations dans le corps, et l’ordre dans lequel tout cela se produit.
Prenons deux personnes qui doivent parler devant un groupe. Elles ont le même texte et la même préparation.
- La première imagine des visages sévères qui la jugent. Sa voix intérieure répète « tu vas te tromper ». Son ventre se serre.
- La seconde imagine qu’elle parle à quelques amis intéressés. Sa voix intérieure dit « voilà ce que j’ai envie de partager ». Sa respiration reste ample.
Même situation, même savoir. Deux structures intérieures différentes, et deux résultats différents.
La bonne nouvelle est simple. Une structure peut se modifier.
Modifier son expérience intérieure
Changer sa structure intérieure s’apprend. Cela consiste à agir sur les éléments qui la composent :
- déplacer son attention ;
- transformer une image qui paralyse en image qui soutient ;
- changer le ton de sa voix intérieure ;
- retrouver volontairement un état utile.
Chacun dispose déjà de ressources. Une ressource est une capacité ou un état que l’on possède dans un contexte. C’est par exemple le calme que l’on a en jardinant, l’assurance que l’on a avec ses proches, la concentration que l’on trouve dans une activité aimée. Le travail consiste souvent à rendre ces ressources disponibles là où on en a besoin.
Une autre voie est l’observation de ceux qui excellent. Quand une personne réussit remarquablement quelque chose, sa réussite a aussi une structure. On peut la décrire avec précision, puis l’apprendre. Ce travail s’appelle la modélisation : décrire comment une réussite fonctionne de l’intérieur, pour la rendre transmissible.
Une nouvelle priorité
Longtemps, le travail sur l’expérience intérieure a surtout servi à réparer : surmonter une peur, sortir d’un blocage, apaiser une difficulté. Ce travail reste précieux.
Mais l’époque demande davantage. L’enjeu n’est plus seulement de corriger ce qui ne va pas. Il est de développer activement nos ressources, nos aptitudes et nos compétences personnelles. Il s’agit d’apprendre à ajuster notre état intérieur à ce que chaque situation demande vraiment.
L’IA peut fournir le savoir. Le savoir-faire humain reste à construire par chacun. Dans un monde où les réponses sont disponibles partout, la différence se fera sur la capacité à agir avec justesse, présence et clarté. Cette capacité se travaille, et elle se travaille de l’intérieur.
À retenir
- La connaissance pure devient abondante : l’IA la rend accessible à tous, en quelques secondes. Elle ne suffit plus à faire la différence.
- Savoir n’est pas savoir-faire : l’écart entre les deux se joue dans l’état intérieur au moment d’agir.
- La qualité relationnelle se crée et s’entretient : elle repose sur l’empathie et sur l’affirmation sans agressivité.
- L’intuition s’appuie sur une connaissance diffuse, vécue et corporelle, ainsi que sur les signaux du moment. Elle permet des choix là où l’IA manque d’information. Elle se développe par l’expérience et l’attention à soi.
- La métacompétence est la capacité à comprendre la structure de ce que l’on vit pour modifier sa trajectoire si nécessaire. Elle rend toutes les autres compétences possibles.
- L’expérience intérieure a une structure : attention, images, voix intérieure, sensations, et leur ordre.
- Cette structure peut se modifier : on peut ajuster son état à ce que la situation demande.
- Chacun dispose de ressources qu’il peut rendre disponibles là où il en a besoin.
- La modélisation décrit la structure d’une réussite pour la rendre apprenable.
- La priorité change : il ne s’agit plus seulement de résoudre des problèmes, mais de développer ce qui nous rend pleinement humains.
À propos de l’auteur
Christian Vanhenten est formateur et coach. Depuis près de trente ans, il étudie la structure de l’expérience humaine et modélise les compétences de ceux qui excellent. Il transmet cette démarche pour que chacun apprenne à observer et à modifier sa propre expérience.
Pratiquant d’aïkido depuis plus de quarante ans, il a créé AikiCom, une méthode de gestion des conflits qui applique à la relation les principes de cet art martial : accueillir la force de l’autre, se positionner sans agressivité, rediriger plutôt que s’opposer.
Il accompagne des personnes et des groupes qui veulent développer leurs ressources intérieures, leur qualité relationnelle et leur métacompétence.