Skill ModelingLa Matrice de l’Expérience

Le monde inversé : et si la Matrice était le modèle de base ?

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Un monde inversé

J’ai reçu ces dernières semaines plusieurs retours de lecture de mon livre, venant d’enseignants et de maîtres-praticiens en PNL. Des retours sérieux, argumentés, qui prennent le temps de dire pourquoi ils ne suivent pas. C’est le genre de courrier dont on ne se plaint pas : il faut avoir lu pour objecter.

Et tout d’abord un mea culpa. Je le reconnais, j’ai d’abord présenté la Matrice comme le modèle qui allait remplacer les niveaux logiques.

Cela a hérissé des gens, et je comprends pourquoi.

Il m’a fallu six mois et une quinzaine de personnes me répétant la même chose pour l’entendre, après quoi j’ai réécrit des sections entières. Le cadrage a changé.

La comparaison, elle, est restée, et pour une raison qui ne m’appartient pas : un modèle qui en étend un autre appelle la comparaison, c’est une propriété de la situation et non une intention d’auteur. Même si je m’en étais abstenu, d’autres l’auraient faite. D’autres la font. Un lecteur qui avait traversé la métaphore du métro londonien et l’analogie entre Newton et Einstein, deux passages qui disent l’extension et non le remplacement, m’a tout de même répondu sur le terrain de la comparaison.

Contre cela, il n’y a rien à faire. Autant, alors, l’assumer et la retourner.

C’est pourquoi j’ai eu envie de faire un détour plutôt que de répondre point par point. J’ai imaginé une situation inversée. Un monde où la Matrice de l’Expérience serait le modèle de base de la PNL depuis quarante ans, enseignée partout, transmise de promotion en promotion comme le socle qu’on n’interroge plus. Et dans ce monde, je publierais un livre pour proposer autre chose : une verticale de six niveaux empilés, de l’environnement en bas à la spiritualité en haut, que j’appellerais les niveaux logiques. Un modèle nouveau, plus simple, plus facile à dessiner au tableau.

Ce qui rend l’exercice intéressant, c’est qu’il prend à revers un certain nombre d’arguments. Il y a des choses qui se disent avec beaucoup d’aisance dans un sens et qui deviennent difficilement soutenables dans l’autre. Le fait qu’un modèle soit accessible, par exemple. Le fait qu’il soit déjà là. Le fait qu’on y ait investi trente ans. Ces arguments ne changent pas de nature en changeant de camp, mais on les voit mieux quand ils sont retournés, et c’est à peu près la seule chose que je cherche ici.

La lettre qui suit est donc écrite par un enseignant et maître-praticien de ce monde-là, qui vient de refermer mon livre et prend la plume pour me dire ce qu’il en pense. Son prénom est inventé de toutes pièces. D’une part parce que l’anonymat de mes correspondants réels m’importe, d’autre part parce que cette lettre n’a aucune raison d’exister : elle est une fiction, personne ne l’a écrite, et il serait fâcheux qu’on lui cherche un auteur.

Je vous laisse avec Étienne.

Cher Christian,

J’ai lu ton livre en deux soirées, ce qui devrait déjà te dire quelque chose : ce n’est pas si fréquent qu’un texte de méthodologie me tienne éveillé. Tu écris bien, tu argumentes proprement, et la question que tu poses est une vraie question. Depuis quarante ans que nous enseignons la Matrice de l’Expérience, personne n’avait sérieusement tenté de proposer autre chose, et il fallait un certain aplomb pour s’y mettre. Je te le dis d’entrée parce que ce qui suit est long, et je ne voudrais pas que la longueur passe pour de l’agacement. C’est l’inverse : on ne discute pas pendant quinze pages avec un travail qu’on trouve négligeable.

Tu proposes de remplacer la figure de la Matrice par une verticale de six niveaux empilés, de l’environnement en bas à la spiritualité en haut, et tu appelles cela les niveaux logiques. Tu revendiques pour ce modèle deux vertus, la simplicité et la linéarité, et c’est par là que je voudrais commencer, parce que je crois que ce sont les deux endroits où ton livre demande à être discuté avec le plus de soin.

La simplicité, d’abord. Tu as raison de dire que la Matrice demande un effort à l’apprentissage. Elle en demande beaucoup, et je le mesure chaque année en formation. Mais un modèle simple d’un objet complexe ne rend pas l’objet plus simple. Il rend le modèle plus facile, ce qui n’est pas la même chose, et il déplace la complexité ailleurs : chez le praticien, qui devra compenser en séance tout ce que le schéma ne lui dit pas. La Matrice réclame son effort une fois, au moment de l’apprendre. L’escalier réclame le sien à chaque accompagnement, sans prévenir, et le praticien ne sait même pas qu’il est en train de payer. Bateson posait le critère et il vaut toujours : un modèle doit posséder au moins autant de variété que le système qu’il prétend gouverner. Six cases pour une expérience qui en compte davantage ne simplifient pas cette expérience, elles la forcent. Chaque phénomène qui n’a pas de case ira dans la case la plus proche, et c’est là que le mécanisme devient coûteux : le praticien croira l’avoir compris alors qu’il l’aura seulement rangé.

La linéarité ensuite, qui me paraît l’affaire plus sérieuse. Tu poses que chaque niveau organise celui du dessous et qu’un changement opéré en haut rayonne vers le bas. Je vois trois coûts à cette décision. Le premier est que l’asymétrie est posée sans raison qui la soutienne : si le retour existe, et il existe, tu le reconnais toi-même à plusieurs endroits, alors ta hiérarchie est une boucle que tu as coupée à un endroit choisi, et le choix n’a d’autre justification que de pouvoir dessiner la boucle droite. Le deuxième coût est plus embarrassant, parce qu’il touche à la manière dont ton modèle se défend. Si un changement de croyance ne produit rien, tu invites à monter d’un étage. Si le travail sur l’identité ne tient pas, s’il ne suffit pas à résoudre le problème, tu invites à monter encore. Un dispositif dans lequel chaque échec confirme la hiérarchie qui l’a provoqué n’est pas un dispositif solide, il est inattaquable, et c’est précisément le contraire de la solidité. Le troisième coût est terminologique et je ne le mentionnerais pas s’il n’entraînait pas des conséquences. En les appelant « logiques », tu convoques Russell, et chez Russell un type supérieur est une classe qui contient ses membres. Le test est alors facile à conduire, et je dois dire que la verticale y trébuche à deux endroits distincts plutôt qu’en général. Bien vu, d’abord, d’avoir placé les capacités sous les croyances : voilà un étage franchi. Sauf qu’entre le savoir et le savoir-faire, il n’y a jamais qu’une restriction à l’intérieur d’un même registre, le savoir-faire n’étant qu’un savoir appliqué. On ne change pas de type logique en passant de l’un à l’autre, on se déplace dans le même. Quant au comportement, il n’est en aucune façon une sous-classe des croyances. « Croyance » et « comportement » sont deux aspects d’une même expérience, pas deux ensembles emboîtés l’un dans l’autre. Ce que tu as construit, en rigueur, est une classification par prototypes, ce qui est parfaitement respectable et cliniquement utile. Mais alors il faut cesser de l’appeler logique, et renoncer du même coup à en tirer la causalité descendante, parce que c’est le mot « logique » qui la faisait paraître nécessaire.

Il y a un passage de ton livre qui m’a arrêté plus longtemps que les autres, et je veux le dire sans malice parce que j’y vois un geste honnête. Tu sens qu’il manque des choses à ta verticale : la temporalité, les inter-relations entre niveaux non contigus. Alors tu proposes d’adjoindre à tes six niveaux les positions perceptuelles et la ligne du temps, et tu appelles cet assemblage le champ unifié. Le geste est légitime, et je l’aurais fait aussi à ta place. Seulement il dit quelque chose du point de départ. Si la temporalité et les relations entre niveaux avaient eu une place dans les six niveaux, il n’y aurait rien eu à leur adjoindre, et l’adjonction n’aurait eu ni objet ni nom. Le champ unifié n’est donc pas une propriété de ton modèle, c’est ce qui le rend suffisant, et le nom que tu donnes à cette opération finit par nommer aussi, sans que tu l’aies voulu, la liste de ce qui manquait. Il te faut trois modèles pour recouvrir ce que la Matrice tient dans une seule figure. Un modèle qu’il faut compléter par deux autres pour devenir suffisant n’est pas un modèle complet auquel on aurait ajouté du confort, c’est un modèle partiel dont on a nommé les manques.

Sur ton étage identité, maintenant, parce que c’est là que se joue la différence de fond entre nos deux façons de voir. J’ai essayé, en lisant, de me demander ce qu’on y met. « Je suis quelqu’un de fiable » est une croyance sur soi, elle appartient à l’étage du dessous. « Je suis développeur » énonce une appartenance à une classe de personnes. « Je suis ce que je fais » renvoie au comportement, « je suis mes compétences » au savoir-faire. Chaque énoncé identitaire que j’ai pu tester est emprunté à un autre registre. L’étage n’a pas de contenu propre, il n’a que du contenu prêté. Et il y a plus gênant pour un modèle qui se réclame de notre tradition : l’identité est d’abord une nominalisation. En faire un niveau, c’est réifier une nominalisation, c’est-à-dire faire exactement le geste inverse de celui du méta-modèle, dont toute la fonction est d’ouvrir une nominalisation pour retrouver le processus qu’elle a figé. Ce que je crains, très concrètement, c’est que les praticiens formés à ta verticale passent leur temps à arbitrer des frontières sans aucun enjeu clinique, produites par le découpage et non par l’expérience du client. Quand le client dit « je suis… », est-ce une croyance ou une identité ? Une capacité ou un comportement ? La Matrice tranche ces débats par l’émergence : l’identité est ce qui apparaît de la rencontre de tous les espaces sans en posséder aucun, et voilà pourquoi elle y figure comme ce point central sans surface, où l’on ne peut rien placer. Ce n’est pas une case restée vide par défaut de rigueur, c’est la conséquence logique de l’émergence, et c’est aussi ce qui explique pourquoi tous les énoncés identitaires que tu classes dans ton cinquième étage sont empruntés ailleurs. Tu te trouves donc devant un dilemme : soit tu redistribues tout dans les croyances, et l’étage devient inutile, soit tu le gardes, et tu ne sais pas quoi y mettre. Ou alors tu y mets n’importe quoi : les rôles, les fonctions, les titres, les qualités, les diplômes, les métiers.

Tu répondras, et tu l’écris, que ta pratique avec cet étage est bien plus riche que le schéma ne le laisse croire. Tu emploies l’image du diamant à facettes, tu cites cette formule que j’ai trouvée belle, être unique comme quelques autres et comme tous les autres. Je te crois sans réserve, et c’est justement ce qui m’inquiète. Tout cela est dans ta pratique, et rien n’en est dans ton schéma. Un modèle est ce qui reste quand son auteur n’est pas dans la salle. Si ta virtuosité compense les silences de la verticale, alors ce sont bien des silences, et ceux qui apprendront ton modèle sans avoir ton talent hériteront de six cases sans hériter de ce que tu y mets.

Reste la question de l’environnement, que tu places tout en bas, et qui n’est d’ailleurs pas un niveau logique inférieur, quoi qu’en suggère le dessin. Le contexte ne subit pas, il englobe. Il précède la personne, il la traverse, il configure ce qui lui est possible et jusqu’aux catégories dans lesquelles elle se pense. Un individu est un holon, un tout qui est en même temps partie d’un tout plus vaste, et la Matrice dit cela par sa forme même en faisant du contexte le cercle extérieur. Une position dans un schéma est un énoncé, toujours. Mettre le contexte en bas d’une pyramide où la causalité descend, c’est soutenir que les déterminations sociales et relationnelles sont les moins déterminantes, ce que je ne t’ai jamais entendu soutenir et que personne ne soutiendrait explicitement. Le modèle le dit à ta place, silencieusement, chaque fois qu’un praticien le dessine sur un tableau. J’y vois une conséquence éthique dont je suis certain que tu ne veux pas : si le contexte est en bas et l’identité en haut, tout blocage renvoie en dernière instance à l’intérieur de la personne. Ta verticale rend structurellement impensable qu’une contrainte extérieure soit la cause et non le symptôme. Elle individualise par construction, sans que personne l’ait décidé.

Et cela me ramène à une phrase de ton propre livre, où tu écris que la véritable transformation ne vient pas du modèle mais de la qualité de la relation. J’en suis convaincu autant que toi. Mais je trouve alors étrange de défendre une architecture dans laquelle la relation n’apparaît nulle part. Si la relation est ce qui opère, elle doit être dans le modèle et pas seulement dans les convictions de celui qui l’emploie. La Matrice la porte à deux endroits, dans le contexte qui englobe et dans l’espace des identifications, intersubjectif par définition. La verticale, elle, n’a pas de place pour autrui.

J’en arrive aux absences, et je les liste parce que c’est là que ma lecture s’est faite la plus attentive. Les états internes et les émotions, d’abord : ni comportement, ni capacité, ni croyance, ni identité, ni environnement. Pas de case. Or l’émotion se produit à l’interface du dehors et du dedans, elle fonctionne comme un capteur de contexte, elle est souvent la première information disponible, celle qui indique la direction avant qu’on sache de quoi il s’agit. La Matrice lui consacre un anneau entier, à l’intersection du contexte et de l’intériorité. Dans ta verticale, les émotions n’ont pas été déplacées, elles ont disparu, et elles ont disparu d’un modèle qui prétend cartographier l’expérience subjective. Ensuite les méta-programmes et les méta-états. Un escalier n’a pas de centre, il n’a qu’un bas et un haut, et il n’offre donc aucun endroit où loger ce qui opère sur les autres registres : les filtres par lesquels quelqu’un trie l’information, les états qui portent sur d’autres états. Ces opérateurs ne forment pas un niveau supplémentaire qu’on pourrait glisser entre deux marches, ils s’appliquent à tous les niveaux, et c’est même ce qui les définit. Une architecture verticale n’a pas de position transversale. Ce qui disparaît là, c’est la conscience réflexive, et avec elle l’endroit d’où le praticien travaille.

La dimension temporelle est à mes yeux la perte la plus grave. Tu ranges le temps dans l’environnement, avec le où et le quand, ce qui en fait une circonstance. Mais le temps n’est pas une circonstance de l’identité, il en est la condition. Une identité n’est pas un état qu’on constate à un instant, c’est une continuité maintenue à travers le changement, ce que Ricœur appelait l’ipséité pour la distinguer de la mêmeté : non pas ce qui reste identique, mais ce qui se maintient soi en changeant. Damasio ancre de la même façon le sentiment d’être soi dans la durée, une émergence instantanée serait trop fugace pour qu’on puisse en éprouver quoi que ce soit. La Matrice fait du temps un axe, sa troisième dimension, le passé derrière et le désir devant. Et remarque l’effet en retour sur ton propre modèle : privé du temps, ton étage identité est contraint de devenir statique. Il ne peut plus être un processus, il faut qu’il soit un état. La géométrie a décidé de l’ontologie, et je ne crois pas que ce soit ce que tu voulais.

Un dernier point, qui à lui seul résume peut-être ton livre. Une capacité est ce qui apparaît quand un comportement rencontre une carte du monde qui le rend possible. La Matrice la place à l’intersection de deux espaces, tu en fais une case. C’est le geste que je retrouve à chaque chapitre : partout où la Matrice montre quelque chose qui naît de la rencontre de deux espaces, tu ajoutes un étage. L’émergence te gêne parce qu’elle ne s’empile pas, alors tu la convertis en niveau, et chaque conversion lui retire ce qui faisait sa nature.

Tu tiens beaucoup à la stabilité de l’expérience identitaire, et tu as raison d’y tenir : nous restons quelqu’un à travers nos contradictions, c’est une donnée d’observation avant d’être une thèse. Mais d’où vient cette stabilité ? Dans ta verticale, d’un niveau qui la détient, ce qui suppose une substance et te ramène tout droit à l’essence que tu dis refuser. Dans la Matrice, elle vient de la continuité d’une émergence, quelque chose qui se recompose sans cesse et dont le récit fait la permanence. C’est, je crois, la seule façon de rendre compte de ce que tu observes, stable sans être immuable, sans réintroduire une chose fixe au sommet.

Je ne veux pas fermer cette lettre sans reconnaître ce qui me paraît vrai dans ton entreprise. Pour entrer dans le métier, un escalier de six marches est une porte praticable, et c’est un excellent premier vocabulaire : on peut le dessiner en trente secondes, on peut le retenir en une soirée, on peut s’en servir dès le lendemain. Je vois très bien pourquoi tes lecteurs y trouvent un soulagement. Il ne faut simplement pas confondre l’accessibilité avec la justesse. L’histoire des sciences est pleine de systèmes qu’on a gardés longtemps parce qu’ils étaient commodes : Ptolémée est resté plus facile à calculer que Copernic pendant près d’un siècle, ce qui ne l’a jamais rendu meilleur comme description du ciel. Ce que je compte, en refermant ton livre, c’est huit renoncements contre un seul gain. Les émotions, l’espace méta, l’axe du temps, l’émergence des capacités, la place englobante du contexte, la circularité des influences, la multiplicité des identifications, la relation à autrui, contre la facilité de mémorisation. Et le gain est lui-même fragile, puisque tout ce qui a été retiré du modèle devra être remis par le praticien, à ses frais et sans qu’on l’ait averti.

Tu me diras peut-être que je défends un modèle dans lequel j’ai investi trente ans de ma vie, que j’ai formé des centaines de personnes à cette figure et que ma résistance en dit plus long sur moi que sur ton travail. C’est parfaitement recevable, et je ne peux pas le réfuter de l’intérieur : personne n’est bon juge de ses propres attachements. Mais cela ne répond à aucune des huit objections. Alors dis-moi plutôt lequel de ces huit renoncements tu assumes, et pourquoi. C’est la conversation que j’aimerais avoir avec toi, et je la préférerais de loin à un échange de politesses.

À ta disposition pour en discuter, les après-midi vers 17h.

Amicalement, Étienne


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